Festival Off d'Avignon 2012
"Explication des Oiseaux" à 11h du 10 au 28 juillet (relâches les 11, 13 et 15).
à La Fabrik'Théâtre 1 rue du théâtre 84000 Avignon.
Réservations: 04 90 86 47 81
Bande annonce:
Œuvre d'Antonio Lobo Antunes
Conception: Thierry Alcaraz
Création vidéo: Marie Jumelin
Avec: Isabelle Provendier, Sarah Hamour, Thierry Robard, Laurent Bréchet, Florian Le Mezo et Thierry Alcaraz.
« Dans ce chef-d’oeuvre de la
mémoire, mêlant - souvent dans une même phrase - passé, présent
et avenir, entre illusion, poésie et satire, Antonio Lobo Antunes,
qui veut faire d’Explication des oiseaux, son hommage combien
magnifique à Fellini, s’impose comme un très grand écrivain
européen. » (présentation de l’éditeur)
La pièce
« Ce magnifique texte d’Antonio
Lobo Antunes, porté ici pour la première fois au théâtre, se
joint parfaitement à l’univers très particulier d’Alcaraz qui
tout en ellipses, nourri d’images et de musiques à la PUISSANTE
symbolique, est ici porté à son apogée.Ce qui est remarquable dans cette
création c’est que les comédiens sont comme des mages, portant la
parole des mots et des corps d’une seule voix multiple, soudée à
l’ombre tutélaire des Oiseaux, souvenir d’enfance où se
raccroche le personnage principal, en proie avec les femmes de sa
vie. Cette création aboutie exprime parfaitement un théâtre
UNIVERSEL, inventif et, oui, EMOUVANT ce qui ne gâche rien. Une
porte ouverte sur d’autres territoires, à explorer sans peur, ni
retenue. Avec légèreté et insouciance enfin délivré de ses
chaînes terrestres. Un truc d’oiseau, quoi ».
M.Roudier Inferno magazine
«La pièce
«Explication des Oiseaux» pourrait être une déclinaison de la
phrase ‘’on ne guérit jamais de son enfance’’. Cette idée à
la fois effrayante et fataliste d’une vie réduite à la
construction des choses de notre vie sur des fondations
inchangeables. Un univers de cataclysme ambiant qui exprime la
violence et le chaos de Ruis. J’ai demandé aux acteurs de
travailler sur un jeu réel, attentif et réactif aux autres, des
univers sonores et des vidéos fantomatiques qui côtoient le langage
textuel, rendant le tout dynamique et instinctif.»
Thierry
Alcaraz
Article paru sur toutelaculture.com le 13/07/2012:
Par Christophe Candoni
Dans le off du Festival d’Avignon,
la Compagnie des ouvriers présente à la Fabrik’ Théâtre « Explication
des oiseaux », un beau texte, grave, désespérant, adapté du roman
d’Antonio Lobo Antunes par Thierry Alcaraz. Un aller-retour entre la vie
d’adulte et l’enfance irrésolue où un homme peine à vivre sa vie sans
parvenir à s’affranchir du passé.
La scénographie se dévoile sous des
lumières grises, crépusculaires et étouffantes, telle qu’apparaît
l’existence de Ruiz, le protagoniste de la pièce. Seul le souvenir du
vol des oiseaux raconté par son père allège sa lourde vie. La scène est
chargée des souvenirs qui le hantent grâce à la projection vidéo d’un
large ciel où les mouettes volent au- dessus de la mer et les sonorités
indistinctes de la bande-son. La mémoire se fait pesante.
Au centre un lit, celui de la mère qui
réprimande son petit garçon parce qu’il est allé jouer sur la plage
alors que ça lui était interdit. Ce désir de liberté et d’ailleurs, on
le retrouve intact quand, quelques années plus tard passées en une
courte ellipse, la mère fait à nouveaux face à son fils qui cette fois a
grandi, a vécu, est devenu un homme mûr. Elle est mourante. Il ne sait
pas lui dire qu’il l’aime, il ne sait pas aimer. C’est pareil avec son
père contre qui il a des griefs, pareil avec les femmes de sa vie face à
qui il n’a pas été à la hauteur.
Qu’est-ce qui le rend si seul et
incompris ? C’est un mystère que ne dévoile pas la pièce même si elle
donne quelques pistes éclairantes. Ruiz se sent étranger à sa famille,
n’a pas su correspondre aux attentes de ses parents. Ses peurs, sa
tristesse l’habitent et ne le quittent pas mais elles lui sont
indicibles. Il doit se libérer de ce passé indigeste. C’est ce qu’il
cherche peut-être dans ses relations sentimentales intenses et
débridées. Mais la succession d’échecs le pousse au suicide.
Le texte est dur mais se trouve porté à
la scène avec une densité qui n’est pas plombante. Il y a de l’émotion
dans l’interprétation subtile qu’en font les acteurs qui adoptent un jeu
jamais démonstratif mais plutôt cinématographique. La mise en scène, en
concordance avec un texte qui se présente déjà comme assez cru, pénètre
abruptement et sans détour dans l’intimité des personnages suggérée par
les éléments sanitaires du décor. Au début, un homme prend une douche,
affiche la nudité et la sexualité des personnages, de même qu’elle
représente sans atténuation la mutilation finale de l’anti-héros dont le
visage coule le sang. Les fréquentes interventions à l’intérêt modéré
d’un annonceur bonimenteur rompt le fil dramatique et c’est dommage,
sinon l’histoire nous parvient et touche.
Article paru sur Theatrotheque.com le 25/03/2012:
"Thierry Alcaraz adapte au théâtre le texte d’Antonio Lobo Antunez.
En adaptant au théâtre le beau et fort texte de
l’auteur portugais Antonio Lobo Antunez, Thierry Alcaraz – et sa
compagnie des Ouvriers – dont on connaît depuis assez longtemps déjà le
talent de visionnaire a tiré vers lui une œuvre dans laquelle un
réalisme de surface semble vouloir se mettre d’emblée au service de
l’expression d’un imaginaire exigeant. Tout ce qui se déroule sous nos
yeux n’est, en vérité, que le flux des souvenirs produits par la vie
d’un homme : le personnage – Rui S dans le roman – en marche vers son
suicide. Ruis S est, en fait, un raté en bute à ses désillusions, obsédé
par ses échecs... Avec ses deux épouses successives notamment... qui
lui dressent l’inventaire de leurs insatisfactions respectives. Tout
cela se produit dans un clair obscur propice à l’expression d’une vision
onirique des conduites infantiles d’un antihéros.
Les épisodes de ce rêve hors du temps sont ponctués d’interventions diverses qui semblent être autant de ruptures éphémères. Son rêve éveillé est lui-même envahi d’images de ciels peuplé de vols d’oiseaux. Les oiseaux ? Un rêve d’enfant qui aura poursuivi toute sa vie ce personnage à qui seule la mort permettra, ne serait-ce qu’un instant, de retrouver l’image du jeune garçon qu’il fut.
Le spectacle – qui fait appel généreusement comme tous ceux qui l’ont précédé aux vidéoprojections animées (de Marie Jumelin), musiques et certains effets spéciaux (lumières de Damien Gandolfo) – bénéficie de la présence de très bons interprètes : Isabelle Provendier, Sarah Hamour, Thierry Robard, Laurent Brechet et Thierry Alcaraz lui-même. On espère simplement que le beau travail qu’effectue depuis longtemps déjà cette compagnie sera enfin reconnu à sa juste valeur par les instances régionales."
Henri Lépine Les épisodes de ce rêve hors du temps sont ponctués d’interventions diverses qui semblent être autant de ruptures éphémères. Son rêve éveillé est lui-même envahi d’images de ciels peuplé de vols d’oiseaux. Les oiseaux ? Un rêve d’enfant qui aura poursuivi toute sa vie ce personnage à qui seule la mort permettra, ne serait-ce qu’un instant, de retrouver l’image du jeune garçon qu’il fut.
Le spectacle – qui fait appel généreusement comme tous ceux qui l’ont précédé aux vidéoprojections animées (de Marie Jumelin), musiques et certains effets spéciaux (lumières de Damien Gandolfo) – bénéficie de la présence de très bons interprètes : Isabelle Provendier, Sarah Hamour, Thierry Robard, Laurent Brechet et Thierry Alcaraz lui-même. On espère simplement que le beau travail qu’effectue depuis longtemps déjà cette compagnie sera enfin reconnu à sa juste valeur par les instances régionales."
http://www.theatrotheque.com/web/article2808.html
Article paru sur INFERNO Magazine le 29/03/2012:
EXPLICATION DES OISEAUX : LE THÉÂTRE MANIFESTE DE THIERRY ALCARAZ
Thierry Alcaraz monte une adaptation de Explication des Oiseaux,
roman de l’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes. L’univers très
particulier d’Alcaraz, tout en ellipses, nourri d’images et de musiques à
la puissante symbolique, est ici porté à son apogée. L’oeuvre de Lobo
Antunes prend ainsi avec cette adaptation subtile toute sa dimension
philosophique, presque mystique. Une pièce forte en forme de manifeste,
qui condense les problématiques et les obsessions récurrentes dans
l’oeuvre du metteur en scène.
On connaît l’attirance prononcée d’Alcaraz pour cet entre-deux, cette
part d’ombre du théâtre qu’il sait si bien explorer, creusant les
non-dits de la matière textuelle, pulsant les images résurgeantes de
notre inconscient pour les porter à une incandescence limite. Cette Explication des Oiseaux
constitue en quelque sorte l’acmé de son travail. L’on y trouve à
l’oeuvre tout ce qui irrigue depuis plusieurs années son approche
singulière du théâtre : un univers où le mot, le jeu de l’acteur, la
musique, l’image sont traités à égalité comme les constituants naturels
d’un théâtre total, au sens où Artaud l’entendait dans ses essais
théoriques.
Explication des oiseaux, en effet, n’a rien à expliquer. Le
théâtre d’Alcaraz n’est pas dans cette problématique-là, n’en a ni la
prétention et pas même l’envie. Succession de tableaux qui signifient
bien plus qu’ils ne décrivent, cette Explication doit se goûter comme
une polyphonie, un vortex enveloppant qui déroule son hypnose à la
manière d’une musique d’un Terry Riley ou d’un Philip Glass. Il s’agit
alors de se laisser porter par un climat sensoriel, entretenu par le jeu
épuré des comédiens, les bribes de texte, les lumières, les musiques et
les projections, bien plus que de chercher à tirer le fil d’une
quelconque narration, même si celle-ci en l’occurrence ici a son
importance.
Car le théâtre d’Alcaraz convoque d’autres démons que ceux
dont celui-ci traite apparamment : l’apparence, justement, qu’il
interroge sans relâche, le simulacre, le naturalisme, toutes choses que
le Théâtre depuis Eschyle travaille, ne cessant de retrancher et
sectionner à vif dans la chair crue des mots et des corps, pour
inventer, mettre à jour, cette quintessence d’un théâtre absolu, c’est à
dire libre, délivré de ses artifices de théâtre.
Et c’est paradoxalement en invitant à se mêler de son théâtre le
paroxysme de l’artifice, qu’Alcaraz parvient à dénouer ces liens
-indéfectibles croit-on à tort- qui enchaînent le Théâtre à la
représentation, à l’art du mensonge et du simulacre.
Pour cette Explication, le metteur en scène a choisi ce
texte-testament en forme de pirouette existentielle, qui dit beaucoup et
rien à la fois, de la vacuité d’une existence, d’une non-vie posée dans
l’interstice et le simulacre -encore une fois-, de cet attachement à la
symbolique puissante des oiseaux, cette parabole du vide mais aussi,
bien sûr, de la liberté. Prendre prétexte de ce beau texte de Lobo
Antunes dans sa langue classique n’est pas anodin, certainement. Chez
Alcaraz, le goût des univers déceptifs, des êtres borderline, des
situations désespérantes est une longue fréquentation. On connaît ses
mises en scènes antérieures, toujours la mort les nourrit d’un parfum
qui n’est jamais morbide, mais bien souvent s’avère être comme une porte
qui s’ouvre sur une lumière éblouissante. Que l’on se souvienne l’an
passé d’Instant/Instinct, objet théâtral parfaitement mystique.
Les Oiseaux d’Alcaraz sont imbibés de cette lumière-là, ils en sont
les passeurs confiants et l’augure éclatant.
Ce qui est remarquable dans cette oeuvre est que jamais le traitement
théâtral d’Alcaraz n’est outrancier. Ses comédiens sont comme des
mages, portant la parole des mots et des corps d’une seule voix
multiple, soudée à l’ombre tutélaire des Oiseaux. Impressionnante
élégance de jeu de l’excellente Isabelle Provendier, dont la palette
maîtrisée s’accroît de rôle en rôle. Une présence étonnante, comme l’est
celle de Laurent Bréchet, en père monstrueux, qui joue de son apparence
hors-norme comme d’un antidote à nos peurs les plus enfouies. Très
belle création lumières également, simplement juste, que celle de Damien
Gandolfo, tout comme le travail vidéo accompli de Marie Jumelin. Et un
Alcaraz qui a resserré sa mise en scène à l’essentiel, dépouillant de
tout superflu sa scéno, particulièrement efficace, et sa direction
d’acteurs, limpide et cohérente.
Car ce metteur en scène pratique l’art de l’ellipse et de la parabole
d’une bien belle manière, tout en douceur, avec le plus profond
respect, sans frime ni lourdeurs symboliques. Jamais Alcaraz n’impose :
il invite, libre à ceux qui le désirent de se laisser happer, et ainsi
voyager avec lui dans ce qui demeure une proposition, une porte ouverte
sur d’autres territoires, à explorer sans peur, ni retenue. Avec
légèreté et insouciance même, enfin délivré de ses terrifiantes chaînes
terrestres. Un truc d’oiseau, quoi… Un truc très biblique, en vérité.
Avec cette Explication des Oiseaux, Thierry Alcaraz prouve
si besoin était sa profonde maturité de metteur en scène et d’artiste,
que cette oeuvre aboutie exprime parfaitement. Un théâtre universel,
inventif et, oui, émouvant, ce qui n’ôte rien à la subtile mais
puissante présence qui l’habite.
Marc Roudier
http://inferno-magazine.com/2012/03/29/explication-des-oiseaux-le-theatre-manifeste-de-thierry-alcaraz/Marc Roudier interview Thierry Alcaraz pour INFERNO Magazine le 13/03/2012:
Inferno : - Tu montes cette “Explication des oiseaux”,
librement inspirée du texte de Lobo Antunes. Ce livre qui traite de la
difficulté de vivre et d’aimer, est l’histoire d’un homme ordinaire à
l’approche de l’âge mûr, mal dans sa peau et dépressif, qui est
incapable de s’assumer et trouver un sens à la vie, mais préfère se
délecter de ses échecs… Et qui se raccroche à un souvenir d’oiseaux qui
le hante depuis l’enfance. Est-ce une parabole
de nos existences dénuées de sens dans notre société contemporaine, ou
faut-il y voir une part d’autobiographie ?
Thierry Alcaraz : – Les problèmes sociaux ou
politiques, nous en avons tous une part de responsabilité, nous élisons
des politiques, responsables ou irresponsables, nous agissons pour ou
contre la société… Mais de toutes façons tout être qui se conforme au
modèle social doit admettre que sa liberté de percevoir les choses
autrement et d’agir autrement que suivant ce modèle est difficile.
Pourquoi ? Nous sommes des produits du divertissement, de l’aliénation
par le divertissement (divertir les consciences de leur volonté de
prendre conscience). Le modèle social impose cette aliénation, sinon le
peuple serait déjà en révolution.
Enfant déjà on nous impose des distractions comme des lieux où
l’esprit serait en repos alors que c’est cela même qui nourrit les
troubles du futur : Et adulte la réalité est refusée, même celle
traumatique de l’enfance pour courir, pense-t’on, plus légèrement vers
l’avenir. Mais le passé ingéré et non digéré ressurgit toujours à un
moment donné… Pour ce qui est de ”Explication des oiseaux’,’ comme
beaucoup de la vie, le personnage reçoit en héritage ce qu’il a laissé
se construire en lui lentement, ce qui est invisible et profond, et cela
ressort comme des fuites, des abandons, des violences… Mais l’endroit
où l’on se trouve et les personnes avec lesquelles nous nous
trouvons, disent bien qui nous sommes… Et c’est à ce moment-là que
se situe Ruis, le personnage de ce roman. Et il cherche avec désespoir
l’innocence souriante de son enfance.
- Cette “Explication des oiseaux”, dans l’esprit de Lobo
Antunes, est également un hommage à Fellini. Quel est ton rapport au
cinéma ? Et quelle place celui-ci occupe t-il ou pas dans cette nouvelle
mise en scène ?
T.A. : – Des images subsistent en moi comme
lorsque je me confronte à des films comme ”Holocauste”. Mais du cinéma
également, me reste toujours la beauté des images en noir et blanc de
certains des films de Herzog, entre autres. Des univers puissants comme
“Dark City”… Le cinéma est en soi le kaléidoscope d’une mémoire
immergée en moi. J’en garde toujours seulement des images et des sons en
souvenir… Une couche marécageuse. Pour cette création, Marie Jumelin a
travaillé sur une méthode de construction numérisée d’images en
mouvement, cela donne une impression d’un réel qui passe par le filtre
du rêve, cette idée du réel reconstitué par l’imaginaire.
- Ton théâtre d’une façon générale est assez noir, voire
dépressif et déceptif. Un pessimisme qui semble t’aller comme un gant et
que l’on retrouve donc dans le thème de cette nouvelle création. En
même temps et paradoxalement, sa mise en forme est plutôt jouissive,
avec un habillage visuel toujours très fort. Peux-tu nous expliciter ce choix esthétique qui préside à tes mises en scènes et leur confère cette couleur si particulière ?
T.A. : – La perception de cette jouissance dont tu
parles est cette lumière que tout être développe face aux épreuves de la
vie. Cet instinct de survie…. J’ai vu un homme mourir avec cette même
lumière dans les yeux.
Je conçois mes créations comme des tableaux sonores et évolutifs, des
dessins émotionnels se construisant non pas uniquement sur le plateau
mais également dans le ressenti de celui qui les perçoit… La vision est
un sens important du voyage. Est-ce que ce qu’il a vu est une
construction de son esprit ou est-ce le choix esthétique du metteur en
scène ? La vision des choses doit laisser planer cette incertitude comme
des mirages. Le rapport à l’image dans la vie est plutôt de savoir
comment les autres te perçoivent, ce qu’il voient de toi, et très
souvent ils n’ont pas l’occasion d’appréhender autre chose. Pour moi
c’est important de prendre cette part d’information propre à la vie,
pour mieux identifier ma façon d’utiliser l’image sur un plateau.
- Ton travail se nourrit également d’univers exogènes à
la discipline : musique, art vidéo etc. vers lesquels tu paraîs tendre
de plus en plus. Quel est ton rapport au théâtre “originel”, à un
théâtre de texte pur et dur, que tu sembles avoir évacué depuis
longtemps ?
T.A. :- Le texte est une source d’inspiration, de
sens, ni plus ni moins que le son, l’image, la vision des choses de la
vie, des rêves, des émotions et de la mémoire. Je mets à valeur égale
toute chose constituant le travail. Je n’aime pas l’idée de hiérarchie
dans la façon d’aborder une création. Mais chaque langage doit être au
service de l’unité, il y a des satellites et un noyau. Ce noyau va faire
naissance de l’essentiel qui est invisible, l’émotion.
Si l’on appelle Théâtre originel le théâtre de Molière, alors je dis
de lui qu’il a détourné la véritable origine du théâtre, peut-être pas
lui directement, mais ceux qui ont interprété ce théâtre
comme constitutif uniquement du texte. Je crois qu’il serait bon
d’offrir aux jeunes étudiants la possibilité de découvrir un autre théâtre, celui qui est pour moi le théâtre originel, un théâtre de son,
de musicalité, de vision divine et de chant… Le théâtre français est un
des théâtres les plus influencés par le texte, les mots et
l’intellectualisation des choses, de la part des acteurs comme des
metteurs en scène… Il y a comme des règnes, des despotismes, celui de
l’acteur, le règne des auteurs et des metteurs en scène. Ce théâtre-là
je ne le vois pas… Ni il ne me touche ni il ne me gêne.
La vie est hors du mental, dans un présent sans état d’âme ou
fantasme, et trop souvent l’on voit des acteurs jouer uniquement sur ces
deux registres en oubliant l’essentiel : Vivre la soudaineté des
choses, mettre en place ton esprit, ton état, pour que la manifestation
de la vie puisse advenir… au service de la création.
- Qu’est-ce que tu retiens dans les créations de tes confrères ? Quel théâtre te semble le plus proche du tien ?
T.A. : – Je suis très peu sensible au théâtre qui
explore le texte d’une façon démesurée… J’aime les espaces hors texte,
hors théâtre même, et c’est très rare de trouver cela sous une forme
dite théâtrale. Je suis plus sensible aux arts visuels sous toutes leurs
formes : quand je vais au théâtre et qu’il y a une histoire textuelle
simple, mon esprit ne l’entend pas, ne la comprend pas… J’ai beau
essayer mon esprit n’imprime pas.
- Tu occupes une place particulière dans le petit
landernau culturel, traditionnellement couard avec les institutions,
égocentré et égoïste, et essentiellement préoccupé de carrière et
d’honneurs. Tes coups de gueule et autres éclats font souvent le buzz, à
Avignon comme ailleurs… Toi qui as choisi malgré tout de rester et
créer en Région, tu sembles peu t’accommoder de ce milieu ni de ses
personnages, comme en atteste notamment ton dernier combat… Peux-tu nous
en dire quelques mots ?
T.A. : Si j’ai un combat, je dois le mener sur mon
terrain, l’art, pas sur le terrain des politiques. Mais il convient de
constater que la culture peut avoir des subventions, très peu l’art.
L’art libère les consciences et rend le peuple plus visionnaire et libre
de voir et penser par lui même, et cela, ça fait toujours peur aux
politiques. Je crois en un art qui extrait de l’aliénation les hommes,
leur donne une idée d’action vers le meilleur d’eux-mêmes. L’art est
visionnaire et donc ”présent qui construit un futur”. La culture serait
plus une expression du passé, mais ça c’est une image très personnelle…
Il y a quelques mois j’ai réuni une dizaine d’acteurs culturels
d’Avignon, comme Jacques Téphani de la maison Jean Vilar, Emmanuel
Sérafini des Hivernales, Golovine, le Balcon, le Chien qui fume, la
Fabrik, la Scène nationale de Cavaillon… Pour ensemble interpeler les
institutions sur nos inquiétudes, ce qui va être fait très
prochainement. J’ai constaté que ceux qui avaient peur de perdre leurs
subventions ou qui sont juges et parti dans les
commissions d’attribution sont restés très silencieux… Mais ceux qui
viennent aux réunions ont la sagesse de laisser leur égo à la porte.
Ces réunions sont, j’en suis sûr, le début d’une solidarité des
lieux, artistes et organisations culturelles. Il est tout de même
scandaleux que des metteurs en scène se retrouvent autour d’une
table pour donner un avis sur le travail de leurs pairs et jugent les
dossiers de subventions, alors qu’eux-mêmes demandent des aides à cette
même institution. Pour l’affaire que tu évoques, il n’est pas normal
que je sois obligé de passer un an à devoir démontrer que
j’ai effectivement bien monté les créations pour lesquelles
l’institution m’a aidé depuis douze ans, et que les subventions
attribuées pour ce travail ont bien été utilisées à cette fin… Je dis
bien un an ! Mais le dossier est maintenant dans les mains de personnes très compétentes et vous allez très bientôt en entendre parler. Moi je
suis sur mes créations…. C’est la vie.
http://inferno-magazine.com/2012/03/13/entretien-avec-thierry-alcaraz-une-explication-des-oiseaux/ 





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire